Tubeuses en série

Slate.fr a eu la gentillesse de relever un nouveau phénomène Youtube, une semaine à peine après ma propre découverte: les youtubeuses « crime », autrement dit spécialisées dans la narration et, souvent rapidement, l’analyse de faits divers et de parcours de tueurs en série. Comme le Violaine Schütz, et comme en témoignerait mon historique internet, le goût pour les faits divers et histoire sanglante ne date pas d’hier – et de remonter aux Histoires tragiques de François de Rosset, et on n’oubliera pas Le Rouge et le Noir, ni même les Métamorphoses d’Ovide, qui singularisent ce que les mythes avaient figé à partir du divers sanglant.

La nouveauté, apparente, c’est que ce sont de charmantes jeunes filles qui racontent ces histoires – autrement plus séduisantes que Pierre Bellemare. Une des plus célèbres d’entre elles, Sonya Lwu, que je regarde en série ces temps-ci, a quelque chose de l’allure d’une voyante tirée de Charmed, et mise au goût du jour – si l’article de Slate évoque la figure stéréotypée des sorcières, celles-ci ne sont en aucun cas bien-aimées. Le glauque et le glam ne sont que la face la plus visible de ce phénomène, rapproché du mouvement féministe actuel: l’image de femmes fortes ou marginales s’inscrit ainsi dans un mythe aujourd’hui bien courant avec les sorcières, c’est-à-dire des femmes fortes, marginales, autrement dit des filles qui n’en sont pas vraiment – et échappent, comme les Manic Pixie Dream Girls, aux stéréotypes féminins les plus éculés, mais pas aux attentes fantasmatiques masculines. Il ne s’agit ici en aucun cas de moquer ces youtubeuses, qui s’attaquent à des sujets difficiles, mais plutôt d’interroger leur fascination, comme celle de leur public, pour les tueurs en série.

Un récent article de Lignes de crête sur la polémique autour de Stéphane Bourgoin, vrai menteur et faux profileur, avait en effet pu me mettre sous les yeux une évidence: ce sont souvent des femmes, et des femmes victimes, qui regardent ces émissions de faits divers – et la proximité de Bourgoin et de l’extrême droite pouvait ainsi inquiéter, eu égard au public fragile de ces frissonneurs publics. La découverte de cette nouvelle production féminine, et parfois féministe, me semble devoir nuancer la simple mise en danger: si une partie du public, fascisant, se passionne pour la violence extrême, notamment pour celle de tueurs de masse masculinistes, comme Marc Lépine ou Elliot Rodger, je ne crois pas que la partie féminine de ce public, pas forcément de droite, soit pour sa part en train de se préparer au rôle de victime que semble réserver ce genre d’émissions aux femmes, parfois à peine nommées, et toujours ravalées dans le pathos de la perte irréparable. C’est au contraire de dirty care et de self-defense qu’il s’agit: comme le montre Elsa Dorlin dans Philosophie de la violence à partir de l’exemple d’un roman, les armes sont retournées et le privilège épistémique de la position victimaire permet de connaître davantage. À ce titre, le visionnage de ces émissions criminelles ne consiste pas à rejouer le statut victimaire, mais à l’analyser, à le comprendre et à se l’approprier.

Mais alors pourquoi sont-ce les histoires les plus sanglantes qui cumulent le plus de vues? Les raisons sont multiples. Au delà du sensationnalisme et du frisson commun, c’est justement le caractère extraordinaire qui permet de trouver tour à tour un soulagement (il ne m’est rien arrivé de si grave) et la valorisation (par le rapprochement structurel entre un cas personnel banal et celui qui fait les manchettes de journaux). La démesure des tueurs en série et de leur sadisme offre ainsi un effet grossissant sur le quotidien: la banalité en est rehaussée, et les analogies, tirées par le public, entre une situation singulière et un cas personnel donnent à comprendre. C’est ce qui explique, outre la fascination pour le monstrueux, le quasi oubli des victimes: celles-là, on les connait, puisqu’on est ces dernières. En revanche, comme le notait Dorlin, la nécessité de comprendre l’ennemi fait partie intégrante du dirty care – dont la nécessité est elle-même comprise a posteriori et par effet d’anticipation (ça ne m’arrivera jamais plus). La comparaison au pire, par l’entremise de la narration (mais non de la fiction) est une préparation pour l’éviter.

Un dernier point me semble être relevé: c’est la narration elle-même, depuis Rosset jusqu’à Bellemare. La mise en récit ici ne fictionnalise pas: les détails, biographiques, horrifiques, anecdotiques, sont là pour garantir l’authenticité documentée, comme les liens placés dans les descriptions. La narration donne à entendre, non exactement comme une histoire qui fait peur, mais comme une rumeur que l’on murmure – de tels monstres existent. Et Bellemare a donné le modèle récent d’une chose qui me paraît essentielle, et qui est aujourd’hui prolongée par les réactions comme par les analyses de ces youtubeuses: chaque histoire est annoncée (introduite) pour sa singularité et son intérêt, et chacune s’achève par ce résultat, clairement énoncé – comme les morales des fables les plus simples. Autrement dit, parce que les tueurs en série connus sont ceux qui ont été arrêtés, ce sont les happy end qui ferment l’écran; l’instabilité narrative et émotionnelle de l’angoisse non résolue ne dure pas, et donne l’impression, toujours fausse, qu’il y aura une résolution, sinon juridique, du moins morale pour les injustices subies. Un regret laisse un goût de cendre: rien de tout cela ne semble dit, et les compétences ainsi acquises, qu’elles soient réelles ou supposées, restent isolées sans possibilité de sororité – les émissions criminelles n’offrent de consolations qu’à ce qui ne peut se dire, et donc encore se combattre.

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