Le billet.

Cela faisait longtemps que L. n’avait plus eu de lettre, ou de petite missive, entre les mains. Elle regardait le papier, un peu ahurie, sans même penser à le lire – L. regardait l’enchaînement des lignes et les pliures, et comment les lignes se poursuivaient encore au verso.

Les petits mots, les poulets, les papillons comme les billets avaient disparu jusque dans les écoles; les cours ne se tenant plus qu’en ligne, c’était dans les forums que les tricheries et les boutades s’échangeaient. L. se rappelait, comme beaucoup de femmes, de la période où il était possible d’envoyer des messages aux personnes placées dans un périmètre immédiat: le dispositif avait été promu à grands renforts de réclames – il permettait d’annoncer rapidement la présence d’un vol ou de frotteurs dans le métro et, dans les cas plus graves, d’une attaque en cours (là, le périmètre s’élargissait). Comme toutes les autres femmes, L. avait rapidement désactivé les notifications, qui sonnaient comme des affpops, et désinstallé l’appli – les messages qu’elles recevaient provenaient surtout des outre tombes des caleçons, et il n’était plus possible depuis déjà des années de changer son genre soi-même sur l’application: il fallait qu’à tout moment les femmes soient localisées par leur SecuGuard, d’abord pour être couvertes par leurs polices d’assurance, pour lesquelles l’historique de cette appli était exigé avant toute ouverture de dossier, et pour la régulation des flux de personnes, qui veillaient à garder toujours des proportions faibles de femmes en circulation, celles-ci demandant, pour leur propre protection, une trop grande surveillance policière.

Le papier en main, L. se souvenait peu, malgré ses tentatives, du visage de l’homme qui le lui avait tendu, avant de descendre du métro, et dont elle n’avait fait que sentir la présence pendant son trajet. Elle se rappelait de sa main, qui tenait le papier pour qu’elle l’attrape, de sa surprise, et d’avoir vu ce dos partir. L. regardait maintenant les lignes, et lut qu’un homme, qu’elle avait à peine entr’aperçu, lui parlait d’elle et d’un coup de foudre, de l’impression qu’elle avait pu faire – alors qu’elle ne se souvenait que d’avoir couru pour ne pas voir le métro partir sans elle, et qu’elle se sentait si souvent invisible –, tout cela sur deux pages, et il laissait son numéro, son prénom, et rien d’autre.

Elle avait déjà retrouvé, une fois sur son parebrise, quand elle était encore étudiante, un mot, qui lui disait qu’elle était vue et appréciée, chaque jour, et suffisamment connue pour que ce papier se retrouve sur sa propre voiture; un autre, dans la profondeur de son sac à main, avec juste un numéro, et elle ne voyait ni par qui, ni quand il avait été glissé dans son sac. Elle n’avait jamais appelé, et en regardant les lignes qui lui déclaraient un coup de foudre, L. se dit que l’homme qui lui exprimait de tels sentiments ne se demandait pas pourquoi elle pourrait bien au juste l’appeler – pris qu’il était dans le fait qu’il voulait qu’elle l’appelle. Il ne connaissait ni son nom ni sa vie, ni le désir qu’elle avait de se fondre dans le décor et, s’il s’excusait de la déranger, ne se posait pas d’autres questions. L. le trouvait plus sympathique, bien sûr, que ceux qui prenaient sans demander, et qu’elle avait pu retrouver collés à ses vêtements, sans pouvoir s’en dépêtrer; mais elle restait étonnée de ce qu’il lui disait, sans rien lui demander. L. se prit à imaginer qu’elle l’appelait, ou lui écrivait, et qu’ils allaient, par exemple, prendre un café, et elle se demanda ce qu’ils se diraient, assis l’un et l’autre devant une tasse qui refroidissait.

Le coup de foudre lui sembla lointain, alors qu’elle rigolait un peu, devant la table de sa propre cuisine, une tasse de thé vide dans l’évier.

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