Faut-il être inscrit dans une communauté scientifique pour être scientifique ?

La récente polémique qui a eu lieu sur twitter entre le vidéaste Mandax de la chaîne zététicienne La Tronche en biais et la blogueuse féministe Valérie de Crepegeorgette m’a encouragée à écrire un article prévu de longue date, article qui vise à démontrer la révolution épistémologique opérée par le féminisme et en particulier par le féminisme matérialiste de Christine Delphy. Il me faut cependant reconnaître que le débat ne questionnait pas les apports épistémologiques de Delphy : il portait sur la scientificité de ses travaux, alors qu’elle est directrice de recherche au CNRS. Autrement dit : les ouvrages et les études de Christine Delphy peuvent-ils être considérés comme scientifiques alors qu’ils ne sont pas tous des articles (mais beaucoup en sont des recueils) et qu’ils n’ont pas été validés par la pratique du peer-to-peer ?

delphy honoris

La question n’est pas sans importance : c’est en effet la validation par les pairs (nom français du peer-to-peer) qui fonde traditionnellement la communauté scientifique, car elle garantit la scientificité des travaux. Est-ce que pour autant un travail, une étude, un article qui ne seront pas passés par ce processus de validation (ou qui auraient été retoqués) ne seraient pas scientifiques ? Pas nécessairement.

L’histoire des sciences nous apprend que la validation par les pairs est une institution : elle est une pratique sociale (comme la science), et elle est donc historicisée. Il y a ainsi eu des travaux scientifiques avant la généralisation du peer-to-peer (qui est en fait une pratique relativement récente, dont on peut voir des traces dans la généralisation des recensions au XIXe siècle). Il semble compliqué d’écarter Descartes, Galilée, Newton ou Bacon du champ des scientifiques par leur non respect d’une validation qui n’avait pas cours à leur époque : c’est la suite de l’histoire des sciences qui a validé leurs théories, non sans les nuancer.

La question semble aujourd’hui résolue ; elle ne l’est cependant qu’en apparence. La pratique du peer-to-peer ne crée pas la communauté scientifique : elle en est une des pratiques. Cela signifie qu’il est donc nécessaire d’être inscrit·e dans une communauté scientifique pour obtenir l’examen de ses travaux. Il est peut-être bon de rappeler que le peer-to-peer, au sens strict, est rare pour les sciences humaines et sociales : la pratique étant onéreuse, la validation se fait plutôt par recension que par validation en amont (ce qu’est le peer-to-peer). Il semble donc plutôt injuste de reprocher à une étude de ne pas avoir passé des validations qui n’ont pas cours dans son domaine. Puisque le débat portait sur l’étude de Christine Delphy, L’Ennemi principal, on peut noter que de telles recensions existent (on en trouve encore ).

Prendre en compte les spécificités des champs disciplinaires et de leurs propres pratiques est donc un impératif. Est-ce tout dire ? Non : la polémique passe à côté de l’essentiel, le statut même d’une théorie, féministe ou non, à sa naissance. Ce n’est pas le féminisme qui nous en apprend plus sur ce thème, mais un épistémologue bien connu, Thomas Kuhn. La Structure des révolutions scientifiques a en effet le mérite rare de rappeler qu’une découverte scientifique, fût-elle celle de l’oxygène (exemple choisi par Kuhn), est très difficilement datable ; elle est en outre non comprise des contemporains. Kuhn postule en effet que la science avance non par accumulation de savoirs, mais par changement de paradigmes : la science connaît ainsi des moments de crises, dus à des contradictions dans un champ disciplinaire, crises qui se résolvent progressivement (c’est-à-dire lentement, et le plus souvent par le remplacement démographique des scientifiques). On voit ainsi des successions de paradigmes, ce qui explique que l’on parle d’une révolution copernicienne.

Autrement dit, la science est lente et elle intègre mal les avancées et les découvertes les plus récentes. Cette mauvaise intégration se traduit alors socialement par la marginalisation des scientifiques découvreurs. Comment serait-il alors possible à ces mêmes scientifiques d’accéder à la communauté du peer-to-peer ? Dans le cas de Christine Delphy, il apparaît que son positionnement féministe l’a écartée des financements institutionnels (il n’y a qu’à considérer l’interruption de la revue qu’elle a co-fondée, Questions féministes). Cette mise à l’écart est aussi scientifique : les féministes (et les femmes en général) ne sont pas citées, ou dans des proportions nettement inférieures aux hommes (Colette Guillaumin consacre un article à cette question, « De la transparence des femmes. Nous sommes toutes des filles de vitrières » dans Questions féministes en 1978). Il n’est pas ici question de considérer toute parole subversive (ou qui s’en donne l’air) comme scientifique et valide : il s’agit simplement de voir que le peer-to-peer n’est pas une validation scientifique universelle.

 

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2 réflexions sur “Faut-il être inscrit dans une communauté scientifique pour être scientifique ?

  1. Ping : Fem-fiction – ex cursus

  2. Ping : Candide au pays des savants – ex cursus

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